L'affiche n'a pas l'air bien alléchante pour un match de muay-thai, et c'est bien normal : c'est d'une comparaison entre deux documents doctrinaux dont il s'agit là. La comparaison n'est pas déraison : ce sont les deux seuls documents de doctrine traitant spécifiquement de la résilience, ils se situent tous deux assez haut dans leur hiérachie doctrinale respective1, et ont été produits sensiblement dans le même air du temps stratégique, à quatre ans d'intervalle.
Côté français, le Concept Exploratoire InterArmées-3.37 Résilience a été publié en décembre 2011 ; il émane du Centre Interarmées de Concepts, de Doctrines et d'Expérimentations (CICDE), sous la houlette du Colonel Patrick Chanliau. Comme l'expliquait celui-ci lors d'une table ronde à l'Ecole Militaire le 15 mars dernier, il était à l'origine relativement sceptique vis-à-vis de la notion. Cela se ressent plus ou moins dans le document (c'est un compliment), qui a le souci de ne pas simplement accoler un mot nouveau à des réflexions déjà anciennes (par exemple, la sauvegarde générale ou la gestion de crise).
Le document britannique, le Joint Doctrine Publication 02 Operations in the UK : The Defence Contribution to Resilience, date de septembre 2007 pour sa 2ème édition. En mai 2010, il s'est vu accoler un addendum (Joint Doctrine Publication 02 Addendum to Operation in the UK : The Defence Contribution to Resilience). On sent par contre ici le vif enthousiasme des rédacteurs : en termes de volume, le document britannique se montre largement plus bavard (317 pages pour le principal, et 19 pour l'addendum), ce qui n'est pourtant pas dans l'habitude des Britanniques. La plupart de leurs documents de doctrine sont plutôt inversement proportionnels aux documents américains, c'est à dire d'un format raisonnable.
Une fois otées les pages qu'on ne lit pas (garde, blanches, avertissements, sommaires et autres pages décoratives) pour effectuer une comparaison honnête sur ce que les documents disent vraiment, il reste 24 pages pour le document français (sur 44), et 271 pages tout de même pour le document britannique.
Définitions
Les définitions de la résilience posées par les deux documents sont similaires et non-contradictoires, mais révèlent de légères différences d'approche :
Si on compare pied à pied ces deux définitions :
Enfin, le CEIA-3.37 envisage deux types de résilience, complémentaires et s'épaulant l'une l'autre : celle du pays et celle des armées, qu'il définit comme « leur capacité de résistance morale et matérielle, et leur aptitude à continuer d’agir efficacement en dépit d’un environnement dégradé ou des préjudices humains, organisationnels et techniques qu’elles auraient elles-mêmes subis ». Le JDP 02 ne traite pas de la résilience spécifique, interne, des armées, mais juste de leur contribution à la résilience nationale.
Périmètre des documents
Le CEIA-3.37, dans sa lettre de promulgation, précise bien qu'il « ne traite pas de la gestion de crise, qui fait par ailleurs l’objet de documents spécifiques » (p. 5), et il confirme, plus loin, que « la résilience dépasse le cadre de la sauvegarde générale et de l’action sur le territoire national, à laquelle elle est souvent trop exclusivement associée » (p. 37).
Le JDP 02 ne se soucie pas de se démarquer de la gestion de crise et adopte quant à lui une
démarche très pragmatique, portant essentiellement sur la coordination et la mise en oeuvre des moyens. Les références aux documents de gestion de crise et d'organisation des moyens des
organisations civiles sont extrêmement nombreuses.
Si les deux documents se rejoignent sur l'inscription de leur démarche dans le cadre de l'interministériel et, plus largement encore, de l'organisation de la gestion de crise à tous les échelons, le document britannique fait à cet égard montre d'un souci évident et constant de coordination qui fait défaut au document français.
Contenu
C'est en comparant le contenu général des documents que les différences apparaissent de façon flagrante. Tout en parlant de la même chose (la résilience), avec des définitions proches, en ayant une approche relativement similaire du périmètre de l'objet à traiter (cadre interministériel, contribution des armées à la résilience de la nation), ils divergent complètement sur la façon dont ils envisagent cette contribution.
Le CEIA-3.37 est organisé en cinq chapitres :
Les chapitres suivants décrivent les trois étapes du processus de résilience :
Ces trois chapitres sont un peu bâtis de la même manière : ils décrivent fort bien dans un premier temps la contribution/participation de l'armée aux trois phases de la résilience. Ils traitent ensuite du rôle et de la place de la population (l'exercice est délicat, courant le risque de verser dans les incantations faciles, et le document s'en sort bien, je trouve). Mais presque rien sur l'interministériel. Ce n'est qu'en conclusion qu'on lira « sur le territoire national, la contribution des armées à la résilience de la Nation s’inscrit nécessairement dans un cadre interministériel, en application des principes de la stratégie de sécurité nationale » (p. 37). C'est un peu court, et de toute façon, un peu tard pour en discuter vraiment...
Le JDP 02 compte pour sa part dix chapitres organisés en deux grandes parties :
Rôle des forces armées
D'emblée, il paraît évident que la place des forces armées n'est pas envisagée de la même façon.
Pour les Britanniques, la contribution de la Défense à la résilience de la Nation n'est pas automatique : elle s'effectue « sur requête spécifique des autorités civiles, en étant soumise à la
primauté du pouvoir civil et requiert l'autorisation du ministère de la Défense » (p. V). On comprend
donc qu'il s'agit d'une contribution physique, matérielle, soumise à procédure(s).
Au contraire, le CEIA-3.37 précise que la résilience est à la fois « une notion matérielle et immatérielle,
associant volonté et capacité » (p. 17). Il oscille toujours un peu entre résilience de la nation et résilience de l'armée. La contribution de l'armée à la résilience de la Nation n'est
pas seulement matérielle, loin de là : elle y contribue également par l'information, l'éducation, la contribution à la qualité du lien social, l'implication de la population, etc. Cette dimension
est absente du JDP 02.
Au final, on reste sur l'impression que le JDP 02, pour intéressant qu'il soit, ne parle guère de
résilience, au contraire du CEIA-3.37. Portée par une intuition (et une certaine envie de se distraire), j'ai compté les occurrences des mots « résilience » et « résilient » dans les deux,
en éliminant celles relatives à des noms de documents ou d'organismes : 135 pour le français (soit 5,6 occurrences par page utile) contre 40 seulement pour le britannique (soit
0,15 occurrence par page utile). Intuition confirmée, donc : le document britannique ne parle guère de résilience, au fond. Pour comprendre comment fonctionne la gestion de crise au Royaume-Uni, ce document est indispensable. Mais il n'a pas grand'chose à voir avec
le CEIA-3.37 : on comprend très vite que le document français ne concerne que des catastrophes majeures, exceptionnelles, alors que le document britannique a vocation à être appliqué très souvent
(il concerne par exemple le soutien à la sécurisation de manifestations publiques). Il se rapprocherait plutôt de la PIA-3.35 Instruction relative à l'organisation territoriale
interarmées de défense ou de la PIA-3.39 Mémento de défense sur le territoire.
Le CEIA-3.37 est, comme son nom l'indique aux initiés, un document exploratoire : c'est à dire un
document général, qui propose des « pistes de réflexion et d'action », qui ont vocation à donner lieu à des déclinaisons spécifiques, mais aussi à être discutées en interministériel. La dimension
interministérielle est cependant curieusement absente du document : alors que le JDP 02 trouve sa place exacte dans le
puzzle interministériel britannique (et, au fond, ne traitant que de cela), n'ouvrant aucune « piste de réflexion » ou autre extravagance de ce genre, formaté notamment par le Civil
Contingencies Act de 2004, on ne cesse de se demander, en lisant le CEIA-3.37, où est l'interministériel et dans quelle mesure organisations civiles et armées travaillent ensemble à la
résilience de la Nation (j'ai bien une idée sur la question, mais c'est désagréable).
1. Avec une différence notable, toutefois : le CEIA-3.37 est situé juste en dessous du CIA 3-30 Sauvegarde générale (lui-même relié directement au Concept d'Emploi des Forces) soit dans la partie 3 "Opérations". Le JDP 02 émane quant à lui du JDP 0-01 British Defence Doctrine et complète le JDP 01 Joint Operations et le JDP 5-00 Joint Operations Planning. En outre, il est relié aux documents de gestion de crise des différents services civils.
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