Lundi 30 avril 2012 1 30 /04 /Avr /2012 14:24

L'affiche n'a pas l'air bien alléchante pour un match de muay-thai, et c'est bien normal : c'est d'une comparaison entre deux documents doctrinaux dont il s'agit là. La comparaison n'est pas déraison : ce sont les deux seuls documents de doctrine traitant spécifiquement de la résilience, ils se  situent tous deux assez haut dans leur hiérachie doctrinale respective1, et ont été produits sensiblement dans le même air du temps stratégique, à quatre ans d'intervalle.

 

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Côté français, le Concept Exploratoire InterArmées-3.37 Résilience a été publié en décembre 2011 ; il émane du Centre Interarmées de Concepts, de Doctrines et d'Expérimentations (CICDE), sous la houlette du Colonel Patrick Chanliau. Comme l'expliquait celui-ci lors d'une table ronde à l'Ecole Militaire le 15 mars dernier, il était à l'origine relativement sceptique vis-à-vis de la notion. Cela se ressent plus ou moins dans le document (c'est un compliment), qui a le souci de ne pas simplement accoler un mot nouveau à des réflexions déjà anciennes (par exemple, la sauvegarde générale ou la gestion de crise).

 

Le document britannique, le Joint Doctrine Publication 02 Operations in the UK : The Defence Contribution to Resilience, date de septembre 2007 pour sa 2ème édition. En mai 2010, il s'est vu accoler un addendum (Joint Doctrine Publication 02 Addendum to Operation in the UK : The Defence Contribution to Resilience). On sent par contre ici le vif enthousiasme des  rédacteurs : en termes de volume, le document britannique se montre largement plus bavard (317 pages pour le principal, et 19 pour l'addendum), ce qui n'est  pourtant pas dans l'habitude des Britanniques. La plupart de leurs documents de doctrine sont plutôt inversement proportionnels aux documents américains, c'est à dire d'un format raisonnable.

Une fois otées les pages qu'on ne lit pas (garde, blanches, avertissements, sommaires et autres pages décoratives) pour effectuer une comparaison honnête sur ce que les documents disent vraiment, il reste 24 pages pour le document français (sur 44), et 271 pages tout de même pour le document britannique.

 

Définitions

 

Les définitions de la résilience posées par les deux documents sont similaires et non-contradictoires, mais révèlent de légères différences d'approche :

  • Le document français reprend la définition du Livre Blanc de 2008 : « la résilience se définit comme la volonté et la capacité d’un pays à résister aux conséquences d’une agression ou d’une catastrophe majeures, puis à rétablir rapidement leur capacité de fonctionner normalement, ou à tout le moins dans un mode socialement acceptable » (p. 9) ;
  •  Le document britannique est plus laconique : « le degré auquel les populations et les moyens sont capables de résister à des situations difficiles, ou de s’en  remettre rapidement » (p. V).

Si on compare pied à pied ces deux définitions :

  • Le CEIA-3.37 parle de « volonté et capacité » là où le JDP 02 n'évoque que les capacités en général (« sont capables de »)  : d'entrée, le CEIA-3.37 met l'accent sur l'aspect psychologique. Cette impression sera confirmée à la lecture du document ; en particulier, identifiant trois fondements de la résilience, il cite en premier la cohésion nationale et la confiance, et ensuite seulement la capacité de durer et d'agir en situation dégradée.
  • Le document français est plus précis dans sa description de l'événement 0, parlant « d'une agression ou d’une catastrophe majeure » quand le document britannique se contente de « situations difficiles ». Là encore, impression confirmée, puisque le JDP 02 traite de nombreuses situations qui ne rentrent visiblement pas dans le cadre du CEIA-3.37.
  • Autre différence minime, le CEIA-3.37 envisage d'emblée des dégâts majeurs, parlant de « résister (...) puis rétablir », alors que pour le JDP 02, la résilience peut s'arrêter à la résistance (« résister ou s'en remettre »).
  • Enfin, la définition française envisage l'imperfection du retour à la normale (« ou à tout le moins dans un mode socialement acceptable »), ce sur quoi insiste plus loin le document : « la consolidation finale ne se traduira pas nécessairement par le retour à l’existant antérieur, mais peut-être par la construction d’une autre réalité "socialement acceptable" » (p. 16). Le document britannique parle juste de « s'en remettre rapidement ». A l'inverse du document britannique, le document français a le souci de bien prendre la mesure d'une des spécificités de la résilience : le retour à l'état antérieur n'est pas possible.

Enfin, le CEIA-3.37 envisage deux types de résilience, complémentaires et s'épaulant l'une l'autre : celle du pays et celle des armées, qu'il définit comme « leur capacité de résistance morale et matérielle, et leur aptitude à continuer d’agir efficacement en dépit d’un environnement dégradé ou des préjudices humains, organisationnels et techniques qu’elles auraient elles-mêmes subis ». Le JDP 02 ne traite pas de la résilience spécifique, interne, des armées, mais juste de leur contribution à la résilience nationale.

 

Périmètre des documents

 

Le CEIA-3.37, dans sa lettre de promulgation, précise bien qu'il « ne traite pas de la gestion de crise, qui fait par ailleurs l’objet de documents spécifiques » (p. 5), et il confirme, plus loin, que « la résilience dépasse le cadre de la sauvegarde générale et de l’action sur le territoire national, à laquelle elle est souvent trop exclusivement associée » (p. 37).


Le JDP 02 ne se soucie pas de se démarquer de la gestion de crise et adopte quant à lui une démarche très pragmatique, portant essentiellement sur la coordination et la mise en oeuvre des moyens. Les références aux documents de gestion de crise et d'organisation des moyens des organisations civiles sont extrêmement nombreuses. 

  

Si les deux documents se rejoignent sur l'inscription de leur démarche dans le cadre de l'interministériel et, plus largement encore, de l'organisation de la gestion de crise à tous les échelons, le document britannique fait à cet égard montre d'un souci évident et constant de coordination qui fait défaut au document français.

 

Contenu

 

C'est en comparant le contenu général des documents que les différences apparaissent de façon flagrante. Tout en parlant de la même chose (la résilience), avec des définitions proches, en ayant une approche relativement similaire du périmètre de l'objet à traiter (cadre interministériel, contribution des armées à la résilience de la nation), ils divergent complètement sur la façon dont ils envisagent cette contribution.

 

Le CEIA-3.37 est organisé en cinq chapitres :

  • I. Le cadre général, qui pose les définitions et précise l'application du concept de résilience au domaine de la défense ;
  •  II. Les fondements de la résilience, qui sont la cohésion nationale, la confiance et la capacité de durer et d’agir en situation dégradée ;

Les chapitres suivants décrivent les trois étapes du processus de résilience :

  • III. Se préparer ;
  • IV. Résister ;
  • V. Rétablir, consolider.

Ces trois chapitres sont un peu bâtis de la même manière : ils décrivent fort bien dans un premier temps la contribution/participation de l'armée aux trois phases de la résilience. Ils traitent ensuite du rôle et de la place de la population (l'exercice est délicat, courant le risque de verser dans les incantations faciles, et le document s'en sort bien, je trouve). Mais presque rien sur l'interministériel. Ce n'est qu'en conclusion qu'on lira « sur le territoire national, la contribution des armées à la résilience de la Nation s’inscrit nécessairement dans un cadre interministériel, en application des principes de la stratégie de sécurité nationale » (p. 37). C'est un peu court, et de toute façon, un peu tard pour en discuter vraiment...


Le JDP 02 compte pour sa part dix chapitres organisés en deux grandes parties :

  • La partie 1 couvre l'aide apportée par les militaires aux autorités civiles, les capacités militaires (y compris C2), la planification et l'entraînement. Le premier chapitre décrit le contexte stratégique. Le chapitre 2 présente le cadre des opérations militaires à l'intérieur du Royaume-Uni, l'aide aux autorités civiles, les liaisons civilo-militaires, et les capacités utilisables dans différents milieux ou circonstances. Les chapitres 3, 4 et 5 traitent respectivement de l'aide militaire aux autres ministères, aux autorités civiles et à la communauté civile (avec des passages passionnants concernant les politiques d'assurance nécessaires ou les conditions d'indemnisation...). Le chapitre 6 indique les processus de planification qui vont permettre aux forces armées de coopérer avec les acteurs identifiés aux chapitres précédents, et le chapitre 7 traite de l'entraînement et des exercices en commun.
  • La partie 2 ne concerne pas directement les forces armées, mais explique le fonctionnement des organisations civiles, estimant que la compréhension de celui-ci est indispensable à la bonne intégration des forces armées parmi elles. Le chapitre 8 décrit jusqu'à l'échelon local l'organisation  des procédures d'urgence, le chapitre 9 détaille l'organisation des principaux acteurs civils concernés (police, pompiers, services de santé, gardes-côtes, volontaires, etc.). Ce sont ces chapitres 8 et 9 qui ont été modifiés par rapport à la 1ère édition du document, afin de leur faire intégrer le Civil Contingencies Act de 2004. Enfin, le chapitre 10 termine sur le traitement de quelques incidents majeurs et les secours nécessaires.

 

Rôle des forces armées

 

D'emblée, il paraît évident que la place des forces armées n'est pas envisagée de la même façon. Pour les Britanniques, la contribution de la Défense à la résilience de la Nation n'est pas automatique : elle s'effectue « sur requête spécifique des autorités civiles, en étant soumise à la primauté du pouvoir civil et requiert l'autorisation du ministère de la Défense » (p. V). On comprend donc qu'il s'agit d'une contribution physique, matérielle, soumise à procédure(s).
Au contraire, le CEIA-3.37 précise que la résilience est à la fois « une notion matérielle et immatérielle, associant volonté et capacité » (p. 17). Il oscille toujours un peu entre résilience de la nation et résilience de l'armée. La contribution de l'armée à la résilience de la Nation n'est pas seulement matérielle, loin de là : elle y contribue également par l'information, l'éducation, la contribution à la qualité du lien social, l'implication de la population, etc. Cette dimension est absente du JDP 02.

 


Au final, on reste sur l'impression que le JDP 02, pour intéressant qu'il soit, ne parle guère de résilience, au contraire du CEIA-3.37. Portée par une intuition (et une certaine envie de se distraire), j'ai compté les occurrences des mots « résilience » et « résilient » dans les deux, en éliminant celles relatives à des noms de documents ou d'organismes : 135 pour le français (soit 5,6 occurrences par page utile) contre 40 seulement pour le britannique (soit 0,15 occurrence par page utile). Intuition confirmée, donc : le document britannique ne parle guère de résilience, au fond. Pour comprendre comment fonctionne la gestion de crise au Royaume-Uni, ce document est indispensable. Mais il n'a pas grand'chose à voir avec le CEIA-3.37 : on comprend très vite que le document français ne concerne que des catastrophes majeures, exceptionnelles, alors que le document britannique a vocation à être appliqué très souvent (il concerne par exemple le soutien à la sécurisation de manifestations publiques). Il se rapprocherait plutôt de la PIA-3.35 Instruction relative à l'organisation territoriale interarmées de défense ou de la PIA-3.39 Mémento de défense sur le territoire.
Le CEIA-3.37 est, comme son nom l'indique aux initiés, un document exploratoire : c'est à dire un document général, qui propose des « pistes de réflexion et d'action », qui ont vocation à donner lieu à des déclinaisons spécifiques, mais aussi à être discutées en interministériel. La dimension interministérielle est cependant curieusement absente du document : alors que le JDP 02 trouve sa place exacte dans le puzzle interministériel britannique (et, au fond, ne traitant que de cela), n'ouvrant aucune « piste de réflexion » ou autre extravagance de ce genre, formaté notamment par le Civil Contingencies Act de 2004, on ne cesse de se demander, en lisant le CEIA-3.37, où est l'interministériel et dans quelle mesure organisations civiles et armées travaillent ensemble à la résilience de la Nation (j'ai bien une idée sur la question, mais c'est désagréable).

  


1. Avec une différence notable, toutefois : le CEIA-3.37 est situé juste en dessous du CIA 3-30 Sauvegarde générale (lui-même relié directement au Concept d'Emploi des Forces) soit dans la partie 3 "Opérations". Le JDP 02 émane quant à lui du JDP 0-01 British Defence Doctrine et complète le JDP 01 Joint Operations et le JDP 5-00 Joint Operations Planning. En outre, il est relié aux documents de gestion de crise des différents services civils.

 

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Mercredi 29 février 2012 3 29 /02 /Fév /2012 12:58

Rares sont les pays-membres de l'UE dont les Livres Blancs traitent de résilience. Outre la France et la Grande-Bretagne,  l'Estonie, la Finlande, les Pays-Bas et la République Tchèque utilisent ce concept.

 

J'ai déjà parlé du Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale français de 2008, qui donne une définition acceptable et large de la résilience, mais ne fournit pas beaucoup de pistes qui se démarquent de la simple gestion de crise : « Cela suppose une organisation des pouvoirs publics conçue dès le temps de paix pour prendre en compte les hypothèses du temps de crise, et l’établissement de priorités dans les capacités de renseignement, d’analyse et de décision. La résilience suppose aussi d’organiser la coopération entre l’État et les collectivités territoriales, pour la complémentarité des moyens, et entre l’État et les entreprises privées dans les secteurs stratégiques (énergie, communication, santé, alimentation) » (p. 64). Le renforcement de la résilience, explique-t-il, passe par la protection des infrastructures vitales et l'amélioration de la communication et de l'alerte. Il est intéressant de noter au passage que l'amélioration de la communication de crise ne semble pas faire partie de la gestion de crise, qui fait l'objet du paragraphe suivant.... Plus loin encore, le document reprécise que la résilience repose à la fois sur les moyens et méthodes de surveillance du territoire (ça, ça me semble pour le moins douteux...) et le développement d'une capacité de réaction plus rapide (p. 314). Le document semble distinguer également entre ce qu'il appelle une « résilience globale » (p. 175) et la résilience des réseaux dont il traite à deux reprises. Bref, c'est flou, et ça ne fait pas un concept, mais juste un mot nouveau.

 

Les Britanniques sont, pour leur part, très familiers de la notion, qui est utilisée dans leur réflexion stratégique depuis une dizaine d'années. La National Security Strategy britannique de 2010 met donc la résilience à contribution dans un peu toutes les parties de son document (elle en fait en particulier une des huit tâches de la sécurité nationale), mais n'en donne pas une définition précise. La chose est considérée comme entendue. La précédente NSS, de 2008, la définissait par ses finalités, consistant à « assurer que notre communauté est préparée face à une attaque terroriste et capable de réduire ses conséquences et d'assurer un retour à la vie normale aussi vite que possible ». Il faut dire qu'en Grande-Bretagne, la résilience s'organise surtout autour du Civil Contengencies Secretariat, créé dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, avec l'idée que la Grande-Bretagne aurait, à coup sûr, à traiter d'un acte terroriste de grande ampleur sur son territoire. En 2004, le Civil Contengencies Act a pris acte des mesures déjà prises, et a posé les bases de l'organisation de la protection civile et de la résilience. Si on voulait traiter spécifiquement de la résilience en Grande-Bretagne, c'est donc de ce côté-là qu'il faudrait se tourner.

 

L'Estonie, dans son National Security Concept de mai 2010, en fait l'une des quatres directions de sa politique de défense (respectivement : Politique étrangère / Politique de défense / Politique de sécurité intérieure / Cohésion et résilience de la société). Le document ne fournit pas de définition de la résilience. Ce dernier chapitre traite de la résilience des services critiques (systèmes d'information, communications, cybersécurité, infrastructures de transport, sécurité énergétique, sécurité environnementale, système financier). La résilience paraît ainsi morcelée secteur par secteur, apparaissant, au mieux, comme une résilience de systèmes plus qu'une résilience de la société. Au pire, on pourrait considérer qu'il s'agit simplement de gestion de crise. Seul un paragraphe intitulé « Défense psychologique » développe des pistes réellement intéressantes, dont on peut dire qu'elles se démarquent de la simple gestion de crise : « La défense psychologique, émanant des valeurs constitutionnelles, sert à renforcer la sécurité de l'Estonie. Elle consiste dans le développement, la préservation et la protection des valeurs communes associées à la cohésion sociale et la sécurité. Le but de la défense psychologique est de sauvegarder la sécurité de l'Etat et de la société, de renforcer le sens de la sécurité, de prévenir les crisis et de favoriser la confiance au sein de la société et envers les actions de l'Etat. (...) La défense psychologique et la reconnaissance des valeurs constitutionnelles renforcent la résilience envers les activités subversives anti-estonniennes ».

Il n'empêche, le document semble faire de la résilience une sous-catégorie (et non pas un produit) de la cohésion sociale. Il estime donc que c'est grâce à la résilience des systèmes que la société pourra rester soudée, là où on aurait plutôt attendu l'inverse (la résilience comme produit et non comme source de la cohésion nationale).

 

La Finlande, dans sa Finnish Security and Defence Policy de 2009, s'en débarrasse d'un petit paragraphe : « La résilience d'une nation en crise s'exprime dans la détermination collective à défendre l'indépendance de l'Etat aussi bien que dans la capacité à maintenir la subsistance et la sécurité de la population dans toutes les situations. La résilience de crises psychologiques et la préparation générale de la société sont prises en compte dans le contrôle de situations spéciales, la protection des infrastructures critiques, la prévention de la marginalisation et l'éducation du public. Les organisations de volontaires jouent un rôle important ». Il faudrait ensuite descendre voir dans les documents traitant de ces questions si la résilience est vraiment évoquée, où s'il s'agit juste d'un effet décoratif.

 

Les Pays-Bas (National Security Strategy and Work Program de 2007) émettent l'idée que la coopération internationale est indispensable au développement de leur propre résilience. Il en va de même de l'échelon local, qui doit pouvoir compter sur l'Etat afin de favoriser la résilience au niveau local.

 

Enfin, le document stratégique de la République Tchèque (Security Strategy of the Czech Republic, de 2011) évoque à plusieurs reprises la nécessaire coopération active des citoyens et entrepreneurs à la sécurité nationale comme facteur de résilience face aux menaces de sécurité. L'idée n'est pas révolutionnaire, et l'on n'en saura pas plus sur cette résilience-là. En revanche, plus loin dans le document, on voit apparaître l'idée de « systèmes de résilience flexible », « capable de minimiser l'impact d'une cyber-attaque et de restaurer le système ». Cette résilience d'une nouvelle espèce (car elle n'a visiblement pas grand'chose à voir avec celle évoquée plus haut) se base sur le respect des standards de sécurité des systèmes d'information et de communication et l'éducation du public à la cybersécurité et à la sécurité de l'information. Le document précise que le public est « l'élément le plus vulnérable du système dans son ensemble ». C'est à méditer, et surtout à mettre en relation avec les conceptions anglo-saxonnes qui font, au contraire, du public l'élément en dernier ressort lorsque le système est atteint. C'est intéressant dans la mesure où ça dénote le degré de confiance accordé à la population par le système dirigeant. Pourrait-on penser que la réciproque serait vraie en cas de crise grave ?

 

Côté américain, la National Security Strategy de 2010 mentionne plusieurs fois la résilience, et lui consacre un paragraphe « Strengthen Security and Resilience at Home », dans lequel la résilience est définie comme « the ability to adapt to changing conditions and prepare for, withstand, and rapidly recover from disruption ». La suite évoque des mesures de prévention et de gestion de crise, mais je ne vois rien là qui ressortisse spécifiquement à la résilience, à part peut-être le renforcement des liens avec la population (notamment au moyen de partenariats publics-privés). Admettons.
Mais en règle générale, les Américains ne se préoccupent pas trop de résilience, au niveau collectif. L'usage de la notion reste essentiellement focalisé sur le risque terroriste, les catastrophes naturelles et les traumatismes individuels qui peuvent en découler. Ils ont tendance à considérer que la résilience fait intrinsèquement partie de la nation américaine, comme le dit d'ailleurs explicitement la NSS de 2010 : « resilience has always been at the heart of the American spirit ».

 

 

Les publications doctrinales proprement dites sont encore moins disertes sur la question, à l'exception de deux documents, l'un français (Concept Exploratoire "Résilience" de 2011) et l'autre britannique (JDP 02 Operations in the UK : The Defence Contribution to Resilience, de 2008, et son addendum de 2010), sur lesquels je reviendrai en détail.

 

Dans les documents de doctrine américains, il est rare de tomber sur le terme. C'est d'autant plus surprenant que :

 - Les Etats-Unis sont à l'origine de la notion en sciences sociales et ont produit un grand nombre de travaux (souvent pionniers) sur la résilience dans tous les domaines ;
 - Les Américains cèdent volontiers aux effets de mode (il n'y a qu'à voir le nombre de concepts magistraux produits puis abandonnés deux ans plus tard).

En revanche, les Etats-Unis se sont préoccupés de la résilience au niveau individuel. Depuis 2009, l'US Army a developpé, suite à un partenariat avec l'Université de Pennsylvanie (dans le cadre de son Programme de Psychologie Positive), de nombreux programmes pour favoriser la résilience de ses soldats ainsi que de leur famille.


Les Australiens cèdent à la mode en passant, mais sans en faire grand'chose non plus. La résilience est notamment évoquée (invoquée ?) à plusieurs reprises dans l'ADDP 00.6 Leadership in the Australian Defence Force, où elle caractérise des qualités individuelles pour le leadership, ou à la rigueur, la cohésion du groupe de combat.

 

Le Canada a mené des travaux intéressants, en considérant la résilience individuelle de ses soldats (ou, à la rigueur, au niveau du groupe) et en cherchant à l'améliorer. Cette recherche semble faire suite à la crainte, de la part des responsables militaires, que les soldats canadiens soient insuffisamment armés psychologiquement pour supporter la dureté de l'environnement en Afghanistan et les pertes. En 2009, le Canada validait la définition suivante : « Capacité que possède un soldat de récupérer rapidement, de résister et, possiblement, de se développer lorsqu’il est exposé directement ou indirectement à des événements traumatisants et à des situations adverses en garnison… ou en opérations ». Leur acception de la résilience est donc à mille lieues des conceptions françaises et britanniques, et pourrait à la rigueur se rapprocher de l'utilisation qu'en font les Australiens ou les Américains. La résilience utilisée ici est strictement celle des travaux en psychologie1. Quoi qu'il en soit, comme souvent, les Canadiens font preuve d'une belle rigueur méthodologique et leurs travaux sont instructifs.

 

 

La résilience est donc utilisée de plusieurs façons dans les documents officiels  :

  • La résilience entendue comme la participation active de la population à la gestion de crise. C'est la conception britannique de la résilience, la plus aboutie. On peut supposer que la France participe de cette conception, même si le document du CICDE va plus loin.
  • La résilience de la nation prise dans son ensemble : l'idée est déjà plus floue. Il s'agit d'une sorte de sursaut de la nation face à une agression majeure. Si on voit bien la figure de la nation résistante en armes face à l'agresseur, on imagine déjà plus difficilement ce que serait cette résilience face à une catastrophe d'origine non-directement humaine. L'exemple du Japon en 2011 fournit à cet égard des enseignements qu'il conviendrait de prendre en compte dans la perspective des travaux sur la résilience.
  • La résilience des infrastructures critiques : il s'agit de leur capacité à résister/s'adapter à des chocs ou même des attaques de grande ampleur. En général, cet aspect est un peu développé, citant quelques pistes de mise en oeuvre ;
  • Résilience de niveau individuel. Le processus est ici bien décrit par la psychologie, même s'il continue à faire débat.


Comment expliquer la discrétion de la résilience dans les publications stratégiques et doctrinales, alors que le terme connaît un effet de mode certain ? Comme on l'a vu, la notion se prête mieux à l'analyse ex-post qu'à la prédiction, la planification ou même l'anticipation. C'est contrariant pour un document de doctrine ou de stratégie générale. Voilà qui explique certainement qu'à deux exceptions près, on en n'a pas fait grand'chose.

 


1. Si on s'intéresse à cet aspect-là de la résilience dans le domaine des opérations militaires, on se reportera utilement à l'étude publiée par la RAND en 2011 Promoting Psychological Resilience in the US Military.

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Lundi 23 janvier 2012 1 23 /01 /Jan /2012 00:17

S'il est bien une notion qui illustre à merveille l'impérieuse nécessité (et pas seulement l'intérêt) de l'interdisciplinarité, c'est bien celle-ci, entendue dans le champ de la défense.

  

On note plusieurs temps dans l'usage du concept :

·     En premier lieu, au début du XXème siècle, le domaine de la physique la définit comme la capacité d'un matériau à résister à une pression ou à un choc et/ou à reprendre sa forme d'origine (cette ambiguité est déjà présente dans l'étymologie du mot, et, finalement, on ne s'en départit jamais vraiment...).

·     Un investissement massif du domaine de la psychologie, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, aux Etats-Unis. En France, plus tardivement, dans ce domaine, c'est Boris Cyrulnik qui a popularisé le concept, qui obtient un franc succès (commercialement parlant aussi, j'entends). Sans rentrer dans les détails, on retiendra l'idée d'une adaptation positive après un choc psychologique majeur.

·     Un usage dans le domaine de l'écologie à la fin des années 1970, décrivant ainsi la résilience à l'échelle d'un système. Ces travaux sont intéressants, et correspondent bien à l'essence même de la résilience.

·     Un glissement progressif dans le champ des sciences sociales, passant ainsi de la résilience individuelle à la résilience collective. J'avoue que beaucoup des définitions posées ici ne me convainquent pas, s'éloignant de l'idée d'origine et créant, à mon avis, un beau terrain pour la confusion qui s'en suivra.

·     En France, une apparition remarquée dans le domaine de la défense, dans le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité de 2008. La définition qu'il en donne est la suivante : « la volonté et la capacité d’un pays, de la société et des pouvoirs publics à résister aux conséquences d’événements graves, puis à rétablir rapidement leur fonctionnement normal, à tout le moins dans des conditions socialement acceptables1 ». En décembre 2011, le Centre Interarmées de Concepts, de Doctrines et d'Expérimentations (CICDE) a publié un intéressant Concept Exploratoire (CEIA-3.37) Résilience.

Je ne ferai pas plus l'historique de la notion, cela a déjà été très bien fait2.

 

Pour compléter ce panorama, un détour par la philosophie ne sera pas inutile. Georges Canguilhem, qui influença notamment Michel Foucault, a réfléchi sur la notion de normal et de pathologique, et sur la guérison. C'est ainsi qu'il nous ne laisse aucune illusion : « aucune guérison n'est un retour à l'innocence physiologique car il y a irréversibilité de la normativité biologique » et par conséquent, « guérir, c'est se donner de nouvelles normes de vie, parfois supérieures aux anciennes ». On a donc bien compris qu'il s'agira alors d'un bouleversement majeur de la personnalité, et pas d'un retour à l'état précédent. En cela, la définition posée par la psychologie s'éloigne considérablement de celle d'origine : la mécanique. Il ne me semble pas que ça soit un drame, encore moins une trahison ; il faut le noter, c'est tout.

 

Or, quand on examine l'usage du terme dans le domaine de la sécurité et de la défense, on constate :

·     Qu'on l'utilise souvent dans des contextes non-pertinents : il faut d'abord un choc majeur, quelque chose qui claque un peu : au niveau collectif, un attentat dans le métro, c'est un peu léger. Pour qu'il puisse y avoir résilience, il faut que certains fondements même de la société soient atteints. Parler de résilience à tout bout de champ, ça n'a aucun sens. Pour pouvoir parler de résilience, il faut donc un traumatisme exceptionnel, qui ravage toute une population entière, sinon, il y a juste adaptation, ajustement de la société, et puis basta. Il faut se souvenir que « l'événement 0 » (appelons-le comme ça) nous laisse soit traumatisé (et de toute façon traumatisé, au départ), soit résilient, éventuellement, dans un second temps. Finalement, en y réfléchissant, les exemples d'« événement 0 » ne sont pas si nombreux : la Seconde Guerre mondiale, sans doute le 11 Septembre pour les Américains, le tsunami de 2004 pour les populations côtières d'Asie du Sud/Est, le tsunami/catastrophe nucléaire pour le Japon. Je ne suis pas sûre que les attentats de Londres (2005) puisse être considérés comme tels pour les Britanniques : il y a eu un choc, c'est certain, mais de là à parler de traumatisme généralisé ? Au niveau individuel, bien sûr, c'est tout autre chose, et l'on peut considérer que chacun sera très probablement confronté à un événement de ce type (le décès d'un proche, par exemple).

·     Que du coup, on pourrait bien souvent le remplacer par autre chose, sans que le sens de la phrase n'en soit nullement affecté. C'est pour le moins gênant. « Autre chose » comme, par exemple : résistance (quand on parle, improprement, de la « résilience de la population à la perte de ses soldats »), gestion de crise (cf résilience face aux attentats terroristes), simple adaptation (face à un déni de service), et parfois même prévention ! Ces utilisations erronées du terme proviennent d'une mauvaise interprétation du contexte d'apparition et du déroulement d'une situation prêtant à résilience.

·     Que bien souvent, même employé dans un contexte pertinent (quand on imagine une catastrophe majeure, donc), il y a malgré tout erreur dans la description des effets obtenus : comme on l'a vu ci-dessus, il ne s'agit en aucun cas d'un retour au système précédent. Il y a transformation majeure.

 

Un rapide balayage des usages étrangers suffit à convaincre que ces travers dans l'utilisation de la notion de résilience sont généralisés et nombreux. On y reviendra, il y beaucoup à dire.

   

On sent bien, malgré tout, qu'on tient quelque chose, avec cette histoire de résilience. Mais plus on la traque, plus la notion échappe, et plus encore quand on essaye de l'organiser. Déjà, je pense qu'on a le tort d'imaginer qu'on puisse influer sur le court (voire même le moyen) terme sur la résilience supposée des populations. Quand Cyrulnik cherche à déterminer les facteurs qui font que certaines personnes ont fait preuve de résilience, et d'autres non, on voit bien que ça tient à la personnalité même des individus. Donc, si on transpose à l'échelle des sociétés, à des facteurs culturels profonds. Ce n'est pas avec un site Internet, une fiche de numéros d'urgence distribuée à la population et des formations aux premiers secours qu'on développe la résilience.

Et puis, on voit bien que c'est flou, aussi, même chez Cyrulnik. Cela lui a été assez reproché. Les facteurs qui conduisent certains individus à faire preuve de résilience sont très mal identifiés. Il cite en particulier l'humour, comme facteur de résilience. Comment développe-t-on l'humour, dans une société ?

Du coup, avec d'un côté cette difficulté extrême à « organiser » la résilience, et de l'autre, la très faible probabilité d' « événement 0 », je crois qu'on est en droit de se demander si c'est bien raisonnable de balancer des sous là-dedans (comme le font les Britanniques, par exemple). Je pense qu'ils seraient bien mieux investis dans la prévention des risques et menaces (sécurisation des centrales nucléaires, actions en faveur du développement, renseignement, etc.), dans la recherche et dans l'enseignement (des humanités, par exemple !), voire dans l'exemple donné par nos leaders (lutte contre la corruption, par exemple). Notons au passage que ces investissements de prévention contribuent aussi... à la résilience !

Car voilà, d'après moi, un des risques que nous fait courir l'action (forcément de long terme) sur la résilience : mettre de côté l'action (forcément de long terme) sur la prévention.

 

Bref, autant je trouve la notion intéressante pour en faire un facteur explicatif, a posteriori, autant je trouve qu'il est un peu illusoire de chercher à la développer de façon directe. Sauf à imaginer un programme visant à transformer la société...

 

 


 

1. Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité. La Documentation Française, 2008, p. 64.

2. Voir notamment FRANCART, Loup. Résilience : de quoi s'agit-il ? Revue Défense Nationale. N°727, février 2010.

Publié dans : Questions de défense.
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Dimanche 8 janvier 2012 7 08 /01 /Jan /2012 19:37

Toujours pour tenter de mieux cerner le champ de nos recherches, cherchons d'abord à distinguer géopolitique, relations internationales, sciences politiques, géographie politique.

 

Et dans ce champ de recherche, quand on cherche à définir quelque chose, qu'est-ce qu'on fait ? On prend son Coutau-Bégarie (si on ne le connaît pas par coeur, ce qui serait pourtant le minimum). « Le facteur territorial a donc été placé au coeur d'une analyse de puissance qui a d'abord été descriptive, académique : la géographie politique, puis qui s'est voulue praxéologique, science pour l'action : la géopolitique ».

 

Yves Lacoste, dont les travaux (et particulièrement la fondation de la revue Hérodote en 1976) ont contribué pour une grande part à l'essort de la discipline en France, la définit pour sa part comme « l'étude des rivalités de pouvoir sur un territoire ». Et même si on peut constater l'absence de référence à la géographie dans la définition fournie par Frédéric Encel : « l'analyse des rivalités de pouvoir entre entités politiques, le plus souvent de nature étatique, et visant pour l’essentiel la conquête ou le renforcement de la souveraineté1 », la lecture du reste de son argumentation suffira à convaincre de son importance.

 

En France, la géopolitique a acquis une certaine popularité il y a une dizaine d'années seulement. Il n'y a qu'à voir le nombre d'ouvrages désormais consacrés à des sujets géopolitiques : le 11 Septembre a ici marqué une rupture éditoriale. La discipline a fait une timide entrée dans le monde universitaire par le biais des Masters spécialisés. Cette entrée n'en reste pas moins une entrée par la porte de service, comme le notait Aymeric Chauprade en 2007 (à l'époque, donc, où il était encore possible de le citer) : « J’ai constaté que la France publiait beaucoup d’ouvrages d’histoire des relations internationales mais que l’approche géopolitique, très prisée dans le monde anglo-saxon et fondée sur la prise en compte des réalités de la géographie physique et identitaire, était délaissée en France. L’Université française, prisonnière de ses impasses idéologiques (la réduction de l’histoire au seul facteur de classe), boudait et continue de bouder cette matière. Dans ce domaine comme dans d’autres, elle porte une immense responsabilité dans la faiblesse de la formation géopolitique de l’énarchie comme des fonctionnaires du Ministère des Affaires étrangères 2 ». Lui aussi définit la géopolitique comme sous-champ des relations internationales (« la géopolitique est un éclairage, partiel mais néanmoins déterminant, des relations internationales »).

 

A l'inverse, aux Etats-Unis, la géopolitique est une discipline des plus respectables. En conséquence, ils nous ont donné les plus grands noms de la discipline : Brzezinski, Fukuyama, Huntington, etc.

 

Au final, on conclura à une double paternité de la géopolitique : à la fois issue des relations internationales et de la géographie, elle s'en distingue par deux éléments :

  • La relative absence d'un corpus théorique solidement constitué. Ce point est discutable : on peut par exemple citer à l'appui de la thèse inverse les solides travaux théoriques d'un Beaufre ou d'un Poirier. Il n'empêche que ces travaux n'englobent pas l'ensemble du champ de la recherche géopolitique, mais seulement un de ses aspects. Il n'existe pas vraiment de "théorie de la géopolitique" comme il peut exister des "théories des relations internationales" ou des "théories géographiques".
  • En contrepoint, (ce qui explique, à mon sens, la "carence" identifiée au point précédent), la géopolitique est une science qui a pour but d'éclairer les décideurs politiques, ou au moins, d'expliquer leurs décisions. La géopolitique est donc orientée vers l'action, science pour l'action, et, pour atteindre son but, utilise tous les outils mis au point par les disciplines connexes. En géopolitique, le choix des outils théoriques ne se fait pas a priori (un sociologue bourdieusien qui décide d'observer les comportements d'un groupe d'individus, par exemple), mais au vu du résultat escompté : de quel outil vais-je pouvoir me servir pour comprendre et anticiper les comportements de ce groupe d'individus ? Le géopoliticien aura alors le choix de piocher dans la sociologie, la géographie humaine, la psychologie, les sciences des religions, l'ethnologie, etc. Toutes sciences qui ont pour un seul et même but : comprendre et expliquer l'homme. Le raisonnement du géopoliticien s'effectue donc à rebours de celui des autres chercheurs en sciences sociales.

 

 


1. ENCEL, Frédéric. Questions de géopolitique ou la géopolitique en question. La revue pour l’histoire du CNRS [En ligne], 16 | 2007, mis en ligne le 26 mars 2009, consulté le 08 janvier 2012. URL : http://histoire-cnrs.revues.org/1573

2. CHAUPRADE, Aymeric. Entretien pour Armées d'Aujourd'hui. 3 août 2007.

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Mardi 8 novembre 2011 2 08 /11 /Nov /2011 22:54

Si beaucoup d'auteurs ont fait des sciences politiques sans vraiment le savoir, c'est parce que la structuration du champ de leur recherche, désormais dénommé "sciences humaines et sociales", date seulement du XIXème siècle, durant lequel ont été plus ou moins fixées les disciplines des sciences sociales. Les sciences sociales se sont ensuite ramifiées en une multitude de sous-ensembles d'expertise. Cette "spécialisation" correspond également à l'abandon d'un certain idéal : celui, pour l'honnête homme, de prétendre connaître le monde dans sa globalité.

 

Il y a désormais un éclatement des disciplines comme il y a un éclatement du monde (l’Univers s’élargit, et de plus en plus vite). Il y a peu encore, les philosophes étaient tout à la fois des scientifiques, des théologiens, des mathématiciens (cf Pascal, Descartes, Voltaire, Pic de la Mirandole). Il faut un Mircea Eliade pour oser, dans son ouvrage le plus célèbre, Le sacré et le profane, élargir sans complexe son domaine de recherche traditionnel : « c’est pourquoi, bien qu’historien des religions, l’auteur de ce petit livre se propose de ne pas écrire uniquement dans la perspective de sa discipline. L’homme des sociétés traditionnelles est, bien entendu, un homo religiosus, mais son comportement s’inscrit dans le comportement général de l’homme et, par conséquent, intéresse l’anthropologie philosophique, la phénoménologie, la psychologie ».

 

Si vanter l’interdisciplinarité est un discours à la mode, il faut reconnaître que les embuches sont nombreuses sous les pas du chercheur "interdisciplinaire". Pourquoi cette réticence de la part de ses pairs ? Les raisons sont multiples.

 

L'une d'elle tient à la crainte d'un certain amateurisme, de l' "« expert » de tout qui donnerait son avis en se justifiant de quelques auteurs pratiques et mal assimilés. Et, de fait, cette peur est légitime : demanderait-on un philosophe de définir la position française face aux révoltes arabes du printemps dernier ? Oui, bon, en France, peut-être. Cette peur est celle du manque de méthode et de rigueur, d'une part, et du manque de connaissances suffisantes dans les sciences convoquées, d'autre part. On peut ainsi se rappeler de Bourdieu appelant de ses voeux une sociologie scientifique : « Un champ très très autonome, comme le champ des mathématiques, c’est un champ dans lequel les producteurs n’ont pour clients que leurs pires concurrents. Le concurrent, c’est celui qui aurait pu trouver à votre place. Les autres ne comprennent rien. Mon rêve, c’est que la sociologie devienne comme ça (..). Malheureusement, la sociologie est telle que tout le monde s’en mêle. Durkheim disait ça : « la sociologie, tout le monde croît la savoir ». M. Peyrefitte va donner des leçons de sociologie, M. Alain Minc, bref, tout le monde. C’est un très très gros problème1. ». De fait, c'est réussi : la sociologie est aujourd'hui (mais moins qu'hier) devenue jargonnante, et s'est vidée de son sens à force de vouloir faire sens.

 

Une autre raison tient à la difficulté d'évaluer des travaux empruntant à plusieurs disciplines : la "composition" ainsi réalisée est très personnelle (dans le choix des outils et méthodes), et les combinaisons sont innombrables. Le spécialiste ne peut alors qu'évaluer la partie portant sur son domaine de spécialité, et encore, puisqu'il n'a pas claire connaissance des raisons qui peuvent avoir dicté certaines impasses. 

 

Une autre encore, moins glorieuse, tient également à l'« esprit de corps » qui n'existe pas moins chez les chercheurs en sciences sociales que chez les militaires. Un économiste de formation n'aurait pas légitimité à donner un avis sur des questions relevant de la sociologie, et encore moins sur des questions relatives au droit...

 

Mais distinguer les domaines d'expertise ne va pas de soi. Et la composition des sections d'université peut parfois laisser songeur. Cherchons donc à se « caser » (au sens littéral). Que suis-je ? J'élimine a priori le premier grand ensemble (Droit, économie et gestion) - même si je suis économiste de formation. Erreur et légèreté coupable : elle recèle une section 04 Science Politique (ce qui, finalement, est cohérent, puisqu'en France, la science politique est largement issue du droit et s’en est franchement émancipée il y a une quarantaine d’années seulement), qui elle-même cache un sous-ensemble Relations Internationales, qui peut correspondre. Mais en fouillant un domaine "Lettres et Sciences humaines", j'y trouverai une section 23 Géographie physique, humaine, économique et régionale, qui délivre une petite mention "géopolitique". Seulement voilà, s'il est bien une discipline dont je maîtrise peu les concepts majeurs, c'est bien la géographie. Quoi qu'on en dise, et même si elle en est issue, la géopolitique n'est pas la géographie. Surtout à l'heure où les rapports de force reposent de plus en plus sur des éléments non-matérialisés (le cyberespace, la connaissance, l'influence).

En même temps, me dira-t-on, il faut bien définir des catégories. Certes. Et tout cela ne serait pas bien grave si chacun examinait la qualité des travaux de ses pairs avec l'idée d'un champ d'étude, et non d'une catégorie d'études. Seulement, les chercheurs universitaires n'en restent pas moins humains, trop humains, et il ne me sera pas difficile de me justifier : Serge Sur, qu'il n'est pas utile de présenter, avait publié un réquisitoire à charge particulièrement violent dans une tribune du Monde intitulée (le ton était donné !) « Pas de place pour les "relations internationales" dans l'université ». Extraits : « Rédiger une thèse en relations internationales est aujourd'hui en France une activité à risque. (...) Ce cas particulier est exemplaire de la réaction fermée et défensive de certains, attachés avant tout à défendre un pré carré, par une politique de lobby plus que dans une logique intellectuelle. La section en cause n'est pas la seule à avoir ce type de comportement, qui décourage de jeunes chercheurs dont l'apport est original et utile, parce qu'ils s'attachent à des synthèses qui empruntent à plusieurs champs du savoir. Depuis de longues années, divers universitaires et spécialistes militent pour que soit reconnue dans l'université française une discipline "relations internationales". Elle emprunte au droit international, à l'économie politique internationale, aux études de défense, aux études politiques, à la géographie, à l'histoire, aux questions stratégiques, sans se confondre avec aucune de ces disciplines ou de ces champs. Elle existe dans de nombreux pays comparables à la France, elle est une discipline reine aux Etats-Unis2. »

 

Dans le champ qui nous intéressera ici, la géopolitique, donc, les chercheurs eux-mêmes en appellent à cette ouverture. On n'en finirait pas de lister ceux qui ont ainsi souhaité l'interdisciplinarité. Dernièrement, au micro de Thierry Garcin, qui, dans Les enjeux internationaux du 3 juin 2011, évoquait le déficit de l’approche transdisciplinaire ou interdisciplinaire dans les relations internationales, Jean-Jacques Roche estimait à son tour qu'il est nécessaire de tracer de nouvelles frontières dans les disciplines.

 

Toutefois, si on applique le deuxième principe de la thermodynamique dans le champ non-physique, celui de la connaissance, il n'y a guère de raison d'être optimiste.

 

 


 

1. Bourdieu, Le champ journalistique. Intervention filmée de Pierre Bourdieu au Collège de France, 1999.

2. SUR, Serge. Pas de place pour les "relations internationales" dans l'université, Le Monde. 2 juin 2011. Consultable ici.

 

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